Cet article a été écrit pour mon mémoire de Master d'Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles à l'Université Lumière
Lyon-2, Survivances de Philip K. Dick, Le cinéma d'un
imaginaire baroque, consacré aux adaptations des oeuvres de cet écrivain de science-fiction (Blade Runner, Minority Report...).
Passé virtuel (
The Thirteenth Floor de
Josef Rusnak, 1999) est l'adaptation du roman
Simulacron 3 de Daniel F. Galouye (1964). Nous ne
savons pas si Philip K. Dick avait lu ou non ce roman, mais les univers virtuels emboîtés qui y sont présents évoquent bien entendu l’œuvre de notre écrivain. Peu importe ici le lien entre les deux
œuvres, et la part respective de l’un et de l’autre dans son « héritage » cinématographique plus ou moins officiel (car il y a, en plus des adaptations, des films "dickiens" comme
Dark City,
eXistenZ, The Truman Show...). Force et de constater que l’adaptation de
Simulacron 3 est sous l’influence, pour ne pas dire le poids écrasant, de
Blade Runner, comme en
témoigne les motifs des murs de l’appartement du héros, identiques à ceux de celui de Deckard… qui étaient tirés d’une bâtiment dessiné par Franck Lloyd Wright.
Passé virtuel semble une
analyse de
Blade Runner, au sens de décomposition des éléments qui entrent en jeu dans la synthèse, la solution qu’est le film de Ridley Scott.
Analyse/synthèse de Blade Runner
Ainsi,
Blade Runner dépeint une ville du futur dont l’univers visuel et de nombreux personnages, l’imagerie toute entière, est en partie la transposition dans le futur des films noirs
des années quarante et cinquante, et de films de cette même époque comme
Casablanca selon l’avis de Michel Chion. Or, qu’ont fait les auteurs de
Passé virtuel lors de leur
adaptation de
Simulacron 3 ? Ils ont distingués temporellement et donc visuellement les deux mondes virtuels, qui étaient dans le roman « contemporains » du monde réel.
En effet, dans le roman de Galouye, les trois mondes étaient futuristes, tandis que dans le film, seul le monde présenté comme réel l’est. Le monde virtuel que les êtres humains « réels » ont créé
semble contemporain de la sortie du film, 1999, mais avec une esthétique proche de celle des années quatre-vingt, telle qu’on peut la voir dans un film tel que
Tron (Steven Lisberger,
1982), ou de ceux réalisés à cette époque par James Cameron (couleurs saturées et obscurité,

technologie aux
formes « carrées », lasers colorés) et de Ridley Scott (clair-obscur marqué, grand usage de la fumée…). Même, et surtout, les brushing sont d’époque. En bref, toute l’esthétique des films de
science-fiction et de ceux dits « néo-noirs ». Enfin, le monde créé par les personnages de ce monde virtuel prend la forme d’une grande ville américaine de 1937. Or, à quelques années près, c’est
l’univers des films noirs qui est reconstitué. Superposons mentalement les trois époques, les trois univers visuels, et c’est, schématiquement,
Blade Runner que nous obtenons : un film de
science-fiction des années quatre-vingt inspiré des films noirs, ce qui l’inscrivait dans le courant « néo-noir » de son époque. Le film de Josef Rusnak est en effet une tentative de recréation de
ce mélange magique qui s'opère dans le film de Ridley Scott : film noir rétro/thèmes et décors futuristes.
Mise en abyme du cinéma comme représentation de la virtualité
Le choix opéré par les auteurs du film de situer l'un des mondes virtuels à la fin des années trente (1937) ne peut que nous évoquer
Ubik, chef-d'oeuvre de Philip K. Dick publié en
1969 où les héros sont plongés dans un simulacre du monde où le temps régresse jusqu'en 1939. Pourquoi ce choix? Cet article est bien trop court pour y répondre, mais nous pouvons noter que cela
permet aux auteurs du film
- de distinguer les trois mondes, comme nous l'avons vu, afin de faciliter la compréhension du spectateur;
- de faire référence au roman de Dick, le film s'affiche comme "héritier" de l'oeuvre de l'écrivain;
- de donner au film cette esthétique néo-noir que nous avons évoqué. Nous pouvons noter que le roman de Dick Ubik, bien que situé dans un faux 1939, ne présente pas d'influence du
roman noir au du film noir, à la différence de beaucoup des nouvelles de Philip K. Dick;
- enfin, cela permet au film de jouer avec les codes cinématographiques, créant un phénomène de mise en abyme qui leur permet de représenter l'idée de virtualité du monde.

En effet, lorsqu’on lui demande si ce monde virtuel de 1937 est réaliste, le héros répond qu’à l’exception des couleurs, tout
paraît aussi réel que celui qu’il croit être le monde réel (et pour cause, il ne l’est pas non plus !). Ainsi, la teinte sépia de ce monde des années trente est diégétisée, elle ne fait pas partie
de l’énonciation du film, perceptible seulement par les spectateurs, mais existe réellement dans l’univers des personnages, teinte décidée par ceux qui ont créé ce monde virtuel. Il y a ainsi dans
ce film un discours sur la représentation cinématographique elle-même, mettant le doigt sur une convention commune depuis
Le Parrain, 2ème partie (Francis Ford Coppola, 1974). Il nous
semble évident que l’univers visuel « années quatre-vingt » de l’autre monde virtuel s’inscrit dans un même discours, qui peut conduire le spectateur, dès le début du film, soit à en déduire la
révélation finale (ce monde n’est pas réel, il y en a un autre « au-dessus »), soit à sourire narquoisement à ce film où tout paré daté. Daté et figé dans ses formes conventionnelles, dans la
représentation cinématographique qu’elle met en abyme.
Croire et ne pas croire en l'image
Croire et ne pas croire, simultanément : si tel est l’effet à atteindre, alors il est le fruit d’un savant équilibre, sur le fil du rasoir de la représentation elle-même.
Passé
virtuel, selon notre avis personnel, s’en sort plutôt bien, mais l’effet produit est tout de même légèrement négatif : l’imagination des auteurs ne semble pas aller plus loin que ces schémas
qu’ils mettent en scène, ils ne parviennent pas à ouvrir la représentation. La séquence finale nous en semble la preuve édifiante : la technologie est tout aussi « carrée » que dans le monde
virtuel daté de 1999, mais en beaucoup plus petit. Ce monde réel futuriste est doré et étincelant, tout en métal chromé comme dans les rêves utopiques du début du XXème siècle. Même l’architecture
des building nous renvoie à cette époque : celle des arabesques de l’Art Nouveau. À moins que ce monde soit aussi peu réel que les autres, ce qui expliquerait son aspect visuel « déjà-vu », mot
clef du film (dit en français). En effet, comment la conscience d’un être virtuel pourrait-il prendre le corps réel d’un homme ? En même temps, se charger dans un monde virtuel, avoir sa conscience
réel dans un corps virtuel semble poser le même problème… Match nul, et le film demeure là, dans cet entre-deux où la limite est ténue entre la fascination et le désintérêt.
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