Vendredi 26 juin 2009
Couverture du mémoire de master 2
Je suis actuellement en train de terminer mon mémoire de seconde année de Master sur les adaptations au cinéma des oeuvres de Philip K. Dick (Blade Runner, Minority Report, Total Recall, A Scanner Darkly...), dans lequel je tente de montrer en quoi l'adaptation des oeuvres de cet écrivain de science-fiction nécessite d'opter pour une esthétique baroque. Dans cet article, je vais m'interroger sur l’image véhiculée par l’écrivain Philip K. Dick, sur la perception que le lecteur, spectateur, producteur, critique, etc. peuvent avoir de lui. Mais le champ d’investigation serait bien trop vaste. Nul mieux que quelqu’un ayant rencontré Philip K. Dick peut nous le décrire. J'ai donc choisi de présenter brièvement quelques perceptions par des journalistes Français et Américains qui, au cours des dix dernières années de l’existence de Philip K. Dick, ont pu le rencontrer et l’interroger. C’est la période, entre 1970 et 1982, où il était le plus lu et connu, mais son succès, incontestablement, fut post-mortem. En effet, Philip K. Dick restait inconnu du grand public à sa mort en 1982 à cinquante-six ans, comme en témoigne ce titre d’un article paru suite à une altercation entre l’écrivain et les producteurs du film Blade Runner, évoqué par Dick lui-même : « Obscure Author Becomes Psychotic on Hollywood Set; Minor Damage, Mostly to the Author »… Mais un trait souvent tracé pour dessiner le portrait de cet écrivain est ici présent : celui de la folie indéterminée qui l’habiterait.

Philip Paranoïaque Dick?

En 1975, Philip K. Dick eut droit à une longue interview dans le magazine Rolling Stone, où il exposa ses idées sur la science-fiction, évoqua l’adaptation en cours d’Ubik, qui ne vit pas le jour, et surtout développa différentes « théories » concernant le cambriolages dont il fut la victime peu de temps auparavant. Parmi les auteurs hypothétiques de cet incident figurent de vulgaires malfaiteurs, mais aussi la C.I.A…. et lui-même ! L’illustration ci-contre, qui accompagnait l’interview, le représente guetté par l’Autre, la folie ou la C.I.A., sous forme de monstre tentaculaire… Illustration de l'article de Rolling Stone de 1974 consacré à Philip K. Dick
L’auteur est aux aguets : qui surveille l’autre ? Notons les ombres obliques démesurées et le ciel tourmenté du cinéma expressionniste allemand qui représenta si souvent la folie. Philip K. Dick est au minimum paranoïaque, pour ne pas dire fou. L’image est claire, et est diffusée à une assez grande échelle (c’est Rolling Stone tout de même!). Heureusement, l’auteur véhicule une autre image, celle du titre de l’article de Rolling Stone (qui était en couverture) : « The Most Brilliant Sci-Fi Mind on Any Planet ». Fou, Dick ? Qu’importe la réponse en vérité, car il a pu créer des œuvres qui se suffisent à tout diagnostic, comme Charles Platt l’écrit en 1980 après sa rencontre tout aussi passionnante que déroutante avec l’écrivain :
Ce que je crois, c’est que quelque chose de remarquable lui est arrivé, ne serait-ce que sur un plan psychologique ; et je crois que cette expérience lui a inspiré une très belle vision de l’univers (ou koïnos kosmos) et un livre [SIVA] étrange, unique, qui enrichira sans doute la vie de ses lecteurs. C’est là le minimum dont Dick doit être crédité. Débattre de son « équilibre mental » est hors de propos ; ce qui compte, c’est la valeur de son inspiration, sans considération de sa source.

Dans le travail que nous effectuons ici, juger de la santé mentale de l’écrivain serait complètement hors de propos, et hors de nos compétences. En revanche, ce qui nous intéresse particulièrement, c’est dans quelle mesure l’image d’un Philip K. Dick paranoïaque ou fou peut avoir des conséquences sur la réception de son œuvre. Ainsi, Charles Platt témoigne dans le début de son interview de cette supposée paranoïa :
Comme je déballe mon magnétophone, je m’aperçois [que Philip K. Dick] a déjà préparé le sien ; un microphone Shure haute fidélité est posé sur le plateau de verre fumé de la table, et il m’enregistrera en même temps que je l’entendrai. […] Je suppose que l’on pourrait interpréter cela comme un comportement paranoïde ; je m’en abstiens, mais tout se passe comme s’il avait l’intention de me surveiller, de vérifier que ma transcription de la bande est bien correcte - ou est-ce moi qui suis à présent paranoïde ? Déjà, il est difficile de définir la réalité de la situation.

L'interviewer contaminé par le monde de Philip K. Dick

Il nous semble qu’il existe un motif récurrent dans ces multiples compte-rendus de ces interviews : le journaliste venu pour avoir des réponses à ses questions repart en s’interrogeant plus encore qu’à son arrivée ; et ne sait plus lors de l’interview quel est la part de fiction et de réalité, comme s’il était devenu un personnage d’une de ces œuvres. Par exemple, Charles Platt écrit : « Bêtement, j’allais chercher une clarification objective chez un homme qui ne croit pas à l’objectivité. […] Comme un personnage d’un de ces romans paradoxaux, sans solution, de Dick, je me retrouvais à la fin avec plus de questions que je ne m’en posais au début. » Dans la dernière partie de l’article, il devient clair que le journaliste, en exprimant sa perception de l’écrivain et de son discours, se met lui-même en scène, s’inclut en quelque sorte dans l’œuvre de Philip K. Dick : « Je ne sais plus ce que je dois croire ; mon univers - mon ideos kosmos - a été envahi par le sien, comme si j’étais devenu un personnage d’un de ses romans et lui une sorte de Palmer Eldritch en train de rêver une nouvelle réalité où il allait me falloir vivre. » La contamination du monde objectif, réel, par le monde subjectif, virtuel, s’est déplacée hors de la fiction créée par Philip K. Dick pour « s’incarner » dans la réalité même du récepteur, ici l’interviewer.

Philip K. Dick en 1974, tenant un exemplaire de son roman

Dans cette interview, Charles Platt décrit avec finesse le comportement de l’écrivain, et la perte de repères absolus qui conduit le journaliste à se figurer lui-même comme étant le jouet de l’auteur, comme s’il était devenu sa création.  « Il se carre dans son siège, satisfait de son exercice, de cette élimination de tout fondement possible d’un système objectif de valeurs, écrit Charles Platt. Il a parlé aisément, agréablement, comme amusé par sa propre conversation. Une grande part de ce qu’il dit a des airs de boutade tout en lui paraissant parfaitement sincère. » Mélange déroutant de sérieux et de ludique : voilà ce qui nous semble caractériser non seulement les œuvres de Philip K. Dick, mais de science-fiction plus largement. En effet, comme l’écrit Nathalie Labrousse, la science-fiction paraît « trop ludique parce qu’elle joue avec les possibles au lieu de rester dans le monde bien délimité de la réalité conventionnelle ». Mais, paradoxalement, la science-fiction paraît « trop sérieuse parce qu’elle remet en question le regard que nous portons sur le réel et qu’elle nous amène, par là même, à entrevoir des enjeux, des problèmes, que l’opinion aime mieux se cacher.»

Un menteur sincère : comment retrouver le fil de sa pensée?

Philip K. Dick ne cessa en effet de mettre en cause le regard du lecteur sur le monde, mais pour cela, auparavant, il devait lui-même s’interroger sur sa propre vision du monde. De ce fait, lorsque nous lisons une partie de ce que Dick écrivit tout au long de sa vie sur l’existence, le réel, Dieu et la théologie, nous ne savons quoi sélectionner, quoi désigner comme représentatif de ce qu’il pensait ou croyait. Nous pourrions le faire, mais époque par époque, ce qui n’est pas ici notre but. L’écrivain lui-même évoque ici l’errance de sa pensée tout au long de ses années, surtout après sa vision d’un visage dans le ciel en 1964, semblable à Périclès portant son casque :  « Après avoir flirté pendant des années avec le bithéisme, dit-il dans une interview de 1980, je me suis mis au monothéisme ; je considère même le christianisme puis, plus tard, le judaïsme comme profondément dualistes et, par conséquent, inacceptables. » Il s’est créé un personnage double de fiction, le rationnel Phil Dick et le délirant mystique Horselover Fat, afin de raconter dans SIVA la quête qui monopolisa la majeure partie de son esprit et de ses forces entre 1971 et 1981, alimentée ponctuellement par des « expériences » qu’il n’hésitait pas, malgré tout, à remettre en cause face à un interlocuteur peu crédule.
Car il semble, de l’avis de ceux qui l’ont connu, que Philip K. Dick se mettait en scène lui-même, qu’il était en partie le véhicule volontaire de son image, et des attentes qu’elle provoque. Patrice Duvic qui le rencontra lors de son passage déroutant à la conférence de Metz en 1977 (où il prononça son fameux discours où il affirmait qu’il  était en vérité un chrétien de l’époque romaine), dépeint un Philip K. Dick caméléon : « À seulement quelques heures d’écart, j’ai découvert un Dick marxiste bon teint, un autre qui ne jurait que par la psychanalyse, un troisième qui cherchait à atteindre la vérité par le zen. Et le plus étonnant est qu’à chaque fois cet autoportrait spontané correspondait très exactement aux attentes secrètes de ses interlocuteurs. » Mais il ne s’agit pas pour autant de déclarations démagogiques : « À  chaque fois il m’a paru totalement sincère, confirme Patrice Duvic, et somme toute rien n'était vraiment contradictoire dans ses déclarations, mais quand même. Je ne sais pas si le plus frappant était cette incroyable faculté de mimétisme ou ce sens quasi télépathique qui lui permettait si bien de deviner ses interlocuteurs. » Il nous semble que Dick était certes avide de reconnaissance, comme tout écrivain œuvrant dans un genre considéré comme mineur (voire, pour certains, méprisable), c’est pourquoi il cherchait à accréditer telle ou telle interprétation de son œuvre, mais il était aussi quelqu’un à l’esprit ouvert aux multiples conceptions du monde, puisant et rejetant en chacune.
Devons-nous dès lors rejeter tout en bloc, ou au contraire puiser ce qui correspond à notre point de vue ? Aucune de ces deux solutions n’est pertinente, et encore moins légitime. Il nous semble que nous pouvons retrouver chez Dick ce qui a été si reproché par les tenants du classicisme au baroque : son ouverture sans limites, sa soif de connaissance et de découvertes, sa liaison d’éléments hétérogènes puisés ici et là chez les Anciens comme chez les Modernes, dans la nature, la science, la littérature, le théâtre, tout comme dans l’architecture, la peinture et la sculpture. Comme l’écrit Eugenio d’Ors, « L’esprit baroque, - pour nous exprimer à la façon du vulgaire, - ne sait pas ce qu’il veut. Il veut, en même temps, le pour et le contre. » Il nous faut faire un choix parmi les discours et les œuvres de Philip K. Dick. Trouver le fil, même ténu, qui relie ses pensées alternatives en une seule et unique. C'est ce que je tente de faire dans mon mémoire, j'espère y parvenir, un jour...

Ci-dessous, Ridley Scott et Philip K. Dick lors de la préparation de Blade Runner en 1981. L'écrivain mourut quelques mois avant la sortie du film, après avoir vu un montage de quelques scènes, qui l'avait beaucoup impressionné. Il a eu au moins la chance de ne pas voir le film mutilé par l'ajout de sa voix off et son happy end complètement anti-dickien...
Ridley Scott et Philip K. Dick lors de la préparation de Blade Runner
Par Jérémy Zucchi - Publié dans : Philip K. Dick et le cinéma - Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Parcours dans l'imaginaire...

Je vous propose un petit parcours au coeur de différents genres de l'imaginaire, principalement la science-fiction, mais aussi le fantastique et le merveilleux (ou fantasy).

Le Seigneur des Anneaux (Peter Jackson, 2001-2003) : fantasy, merveilleux
Videodrome (David Cronenberg, 1983) : fantastique
Deux genres pour deux rapports à la nature différents.

Le fantastique ou les deux imaginations

Dossier sur le corps et la machine dans Star Wars de George Lucas
Star Wars, science-fiction ou fantasy?, son rapport au corps traduit ce mélange des genres: la transformation en machine est le pire des châtiments mais les droïdes semblent souffrir...
Vous verrez dans ce long dossier sur le corps et la machine comment Star Wars met en scène la déshumanisation, et finalement la résurgence du corps humain.

Star Wars, le corps et la machine


Mais les machines de la science-fiction semblent aussi avoir une âme...

De 2001, l'odyssée de l'espace à Blade Runner Dans cet article, je parle de la perception de la beauté de l'univers, cet espace infini, interplanétaire ou interstellaire où les machines sont allés plus loin que les hommes... Si vous aussi vous avez rêvé à la vision des astres lointains...

De 2001, l'odyssée de l'espace à Blade Runner : des étoiles au cinéma


Coeurs, film d'Alain Resnais Et si la science-fiction était dans notre quotidien?

La neige dans le film d'Alain Resnais Coeurs tombe du ciel et envahie le film, mais la neige est aussi celle de la cassette VHS où plus rien n'est enregistré dessus. Lisez plutôt, et vous découvrirez qu'il y a dans ce film plus de science-fiction que dans bien d'autres qui se rattachent ouvertement à ce genre...

Coeurs (Alain Resnais, 2007) : la neige et la science-fiction

A voir !

A l'affiche sur mon blog

Les nouveaux mythes du cinéma de science-fiction Les nouveaux mythes du cinéma de science-fiction

Dans ce dossier que j'ai écrit en 2005, je vais montrer que les films de science-fiction sont de nouveaux mythes. Pour cela je vais montrer que ceux-ci font partie d’une vaste culture populaire de masse, qu’ils réactualisent les mythes anciens et conservent la valeur universelle de ces derniers à travers leur recherche de l’Origine. J'évoquerai ce que j'ai nommé la "Chimère", mythologie issue de la perte des repères qui caractérise notre siècle, fondation de la métaphysique et de la modernité de ces nouveaux mythes. Lire le dossier

Couverture du mémoire de master 2 Survivances de Philip K. Dick de Jérémy ZucchiPhilip K. Dick et le cinéma

Articles consacrés à Philip K. Dick, à son oeuvre et à ses adaptations cinématographiques. Ce sont des extraits ou des pages coupées de mon mémoire Survivances de Philip K. Dick, Le cinéma d'un imaginaire baroque qui m'a récemment permis d'obtenir mon master d'études cinématographiques et audiovisuelles à l'université Lyon-2. Bonne lecture, et n'oubliez pas que Philip K. Dick nous murmure à l'oreille : "Je suis vivant et vous êtes morts"... Lire le dossier

Une Meilleure Jeunesse, film de Jérémy Zucchi, Clémentine Delignières et Julien Carchon

Une Meilleure Jeunesse (Clémentine Delignières, Julien Carchon et Jérémy Zucchi, 2006)

Un jeune homme et une jeune femme observent chacun le reflet de l'autre dans les reflets du métro : vont-ils aller l'un vers l'autre? L'histoire de ce court-métrage est simple, c'est celle d'un regard échangé et de ses conséquences, portée par les poèmes de Pasolini. Une Meilleure Jeunesse est un film que j'ai écrit et réalisé avec deux autres étudiants de seconde année de licence d'Arts du Spectacle à l'Université Lyon-2, Clémentine Delignières et Julien Carchon. Lire l'article et voir Une Meilleure jeunesse

 

Là-haut, le nouveau film PixarLà-haut (Pete Docter et Bob Peterson, 2009) : la crise envolée

Comment parler de Là-haut, ce merveilleux nouveau film du studio Pixar? Comme un refus : un refus du cynisme de notre société, à l'heure de la crise immobilière, financière et économique mondiale ; un refus de la déshumanisation, un envol vers une autre société, vers l'enfance. Un film sur la peur d'être vaincu par les regrets, de se faire écraser par la mort, c'est-à-dire par sa propre maison... Lire l'article

Poussière d'étoile, peinture de Jérémy Zucchi

Mes nouvelles peintures : peindre une étincelle

Voici les toutes dernières peintures que j'ai réalisé, à la peinture acrylique comme toujours, technique que j'affectionne par sa rapidité de séchage, ce que les habitués de la peinture à l'huile aiment peu car il est difficile, voire impossible de retravailler la peinture en cours de séchage. Il faut aller vite pour effectuer des modifications, et c'est cette spontanéité que j'aime.
Je tente dans ces peintures de créer du hasard, des accidents que j'utilise ensuite, que je retravaille pour leur donner la forme de l'image que j'ai en tête. J'aime faire gicler la peinture, faire des taches, pour créer un chaos d'où émergera la figure dessinée. Ce que je tente de faire, c'est rendre apparente la forme qui jaillit de l'informe, comme un étincelle dans l'obscurité. Lire l'article

Profil

  • : Jérémy Zucchi
  • jeremy-zucchi
  • : Homme
  • : 06/09/1986
  • : cinéma peinture dessin littérature graphisme
  • : Diplômé de Master de cinéma. A l'origine, je faisais surtout du dessin et de la peinture, puis j'ai découvert mes deux autres passions: le cinéma et le graphisme (je fais des court-métrages et des sites web).

Recherche

Images Aléatoires

  • Les Mots de Barbara (couverture)
  • Détail de l'étiquette des protéines OCN
  • Un espoir, malgré tout (étape2)
  • Marchand

Syndication

  • Flux RSS des articles

Recommander

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés