Je suis actuellement en train de terminer mon mémoire de seconde année de Master sur les adaptations au cinéma des oeuvres de Philip K. Dick (
Blade Runner, Minority Report, Total Recall,
A Scanner Darkly...), dans lequel je tente de montrer en quoi l'adaptation des oeuvres de cet écrivain de science-fiction nécessite d'opter pour une esthétique baroque. Dans cet article, je
vais m'interroger sur l’image véhiculée par l’écrivain Philip K. Dick, sur la perception que le lecteur, spectateur, producteur, critique, etc. peuvent avoir de lui. Mais le champ d’investigation
serait bien trop vaste. Nul mieux que quelqu’un ayant rencontré Philip K. Dick peut nous le décrire. J'ai donc choisi de présenter brièvement quelques perceptions par des journalistes Français et
Américains qui, au cours des dix dernières années de l’existence de Philip K. Dick, ont pu le rencontrer et l’interroger. C’est la période, entre 1970 et 1982, où il était le plus lu et connu, mais
son succès, incontestablement, fut post-mortem. En effet, Philip K. Dick restait inconnu du grand public à sa mort en 1982 à cinquante-six ans, comme en témoigne ce titre d’un article paru suite à
une altercation entre l’écrivain et les producteurs du film Blade Runner, évoqué par Dick lui-même :
« Obscure Author Becomes Psychotic on Hollywood Set; Minor Damage, Mostly to the
Author »… Mais un trait souvent tracé pour dessiner le portrait de cet écrivain est ici présent : celui de la folie indéterminée qui l’habiterait.
Philip Paranoïaque Dick?
En 1975, Philip K. Dick eut droit à une longue interview dans le magazine
Rolling Stone, où il exposa ses idées sur la science-fiction, évoqua l’adaptation en cours d’Ubik, qui ne vit
pas le jour, et surtout développa différentes « théories » concernant le cambriolages dont il fut la victime peu de temps auparavant. Parmi les auteurs hypothétiques de cet incident
figurent de vulgaires malfaiteurs, mais aussi la C.I.A…. et lui-même ! L’illustration ci-contre, qui accompagnait l’interview, le représente guetté par l’Autre, la folie ou la C.I.A., sous
forme de monstre tentaculaire…
L’auteur est aux aguets : qui surveille l’autre ? Notons les ombres obliques démesurées et le ciel tourmenté du cinéma expressionniste allemand qui représenta si souvent la folie. Philip
K. Dick est au minimum paranoïaque, pour ne pas dire fou. L’image est claire, et est diffusée à une assez grande échelle (c’est
Rolling Stone tout de même!). Heureusement, l’auteur
véhicule une autre image, celle du titre de l’article de Rolling Stone (qui était en couverture) :
« The Most Brilliant Sci-Fi Mind on Any Planet ». Fou, Dick ?
Qu’importe la réponse en vérité, car il a pu créer des œuvres qui se suffisent à tout diagnostic, comme Charles Platt l’écrit en 1980 après sa rencontre tout aussi passionnante que
déroutante avec l’écrivain :
Ce que je crois, c’est que quelque chose de remarquable lui est arrivé, ne serait-ce que sur un plan psychologique ; et je crois que cette expérience lui a inspiré
une très belle vision de l’univers (ou koïnos kosmos) et un livre [SIVA] étrange, unique, qui enrichira sans doute la vie de ses lecteurs. C’est là le minimum dont Dick doit être crédité. Débattre
de son « équilibre mental » est hors de propos ; ce qui compte, c’est la valeur de son inspiration, sans considération de sa source.
Dans le travail que nous effectuons ici, juger de la santé mentale de l’écrivain serait complètement hors de propos, et hors de nos compétences. En revanche, ce qui nous intéresse particulièrement,
c’est dans quelle mesure l’image d’un Philip K. Dick paranoïaque ou fou peut avoir des conséquences sur la réception de son œuvre. Ainsi, Charles Platt témoigne dans le début de son interview de
cette supposée paranoïa :
Comme je déballe mon magnétophone, je m’aperçois [que Philip K. Dick] a déjà préparé le sien ; un microphone Shure haute fidélité est posé sur le plateau de verre
fumé de la table, et il m’enregistrera en même temps que je l’entendrai. […] Je suppose que l’on pourrait interpréter cela comme un comportement paranoïde ; je m’en abstiens, mais tout se
passe comme s’il avait l’intention de me surveiller, de vérifier que ma transcription de la bande est bien correcte - ou est-ce moi qui suis à présent paranoïde ? Déjà, il est difficile de
définir la réalité de la situation.
L'interviewer contaminé par le monde de Philip K. Dick
Il nous semble qu’il existe un motif récurrent dans ces multiples compte-rendus de ces interviews : le journaliste venu pour avoir des réponses à ses questions repart en s’interrogeant
plus encore qu’à son arrivée ; et ne sait plus lors de l’interview quel est la part de fiction et de réalité, comme s’il était devenu un personnage d’une de ces œuvres. Par exemple, Charles
Platt écrit :
« Bêtement, j’allais chercher une clarification objective chez un homme qui ne croit pas à l’objectivité. […] Comme un personnage d’un de ces romans paradoxaux, sans
solution, de Dick, je me retrouvais à la fin avec plus de questions que je ne m’en posais au début. » Dans la dernière partie de l’article, il devient clair que le journaliste, en exprimant sa
perception de l’écrivain et de son discours, se met lui-même en scène, s’inclut en quelque sorte dans l’œuvre de Philip K. Dick :
« Je ne sais plus ce que je dois croire ; mon
univers - mon ideos kosmos - a été envahi par le sien, comme si j’étais devenu un personnage d’un de ses romans et lui une sorte de Palmer Eldritch en train de rêver une nouvelle réalité où il
allait me falloir vivre. » La contamination du monde objectif, réel, par le monde subjectif, virtuel, s’est déplacée hors de la fiction créée par Philip K. Dick pour « s’incarner »
dans la réalité même du récepteur, ici l’interviewer.
Dans cette interview, Charles Platt décrit avec finesse le comportement de l’écrivain, et la perte de repères absolus qui conduit le journaliste à se figurer lui-même comme étant le jouet de
l’auteur, comme s’il était devenu sa création.
« Il se carre dans son siège, satisfait de son exercice, de cette élimination de tout fondement possible d’un système objectif de
valeurs, écrit Charles Platt.
Il a parlé aisément, agréablement, comme amusé par sa propre conversation. Une grande part de ce qu’il dit a des airs de boutade tout en lui paraissant
parfaitement sincère. » Mélange déroutant de sérieux et de ludique : voilà ce qui nous semble caractériser non seulement les œuvres de Philip K. Dick, mais de science-fiction plus
largement. En effet, comme l’écrit Nathalie Labrousse, la science-fiction paraît
« trop ludique parce qu’elle joue avec les possibles au lieu de rester dans le monde bien délimité de la
réalité conventionnelle ». Mais, paradoxalement, la science-fiction paraît
« trop sérieuse parce qu’elle remet en question le regard que nous portons sur le réel et qu’elle nous
amène, par là même, à entrevoir des enjeux, des problèmes, que l’opinion aime mieux se cacher.»
Un menteur sincère : comment retrouver le fil de sa pensée?
Philip K. Dick ne cessa en effet de mettre en cause le regard du lecteur sur le monde, mais pour cela, auparavant, il devait lui-même s’interroger sur sa propre vision du monde. De ce fait,
lorsque nous lisons une partie de ce que Dick écrivit tout au long de sa vie sur l’existence, le réel, Dieu et la théologie, nous ne savons quoi sélectionner, quoi désigner comme représentatif de
ce qu’il pensait ou croyait. Nous pourrions le faire, mais époque par époque, ce qui n’est pas ici notre but. L’écrivain lui-même évoque ici l’errance de sa pensée tout au long de ses années,
surtout après sa vision d’un visage dans le ciel en 1964, semblable à Périclès portant son casque :
« Après avoir flirté pendant des années avec le bithéisme, dit-il dans une
interview de 1980, je me suis mis au monothéisme ; je considère même le christianisme puis, plus tard, le judaïsme comme profondément dualistes et, par conséquent, inacceptables. » Il
s’est créé un personnage double de fiction, le rationnel Phil Dick et le délirant mystique Horselover Fat, afin de raconter dans SIVA la quête qui monopolisa la majeure partie de son esprit et de
ses forces entre 1971 et 1981, alimentée ponctuellement par des « expériences » qu’il n’hésitait pas, malgré tout, à remettre en cause face à un interlocuteur peu crédule.
Car il semble, de l’avis de ceux qui l’ont connu, que Philip K. Dick se mettait en scène lui-même, qu’il était en partie le véhicule volontaire de son image, et des attentes qu’elle provoque.
Patrice Duvic qui le rencontra lors de son passage déroutant à la conférence de Metz en 1977 (où il prononça son fameux discours où il affirmait qu’il était en vérité un chrétien de l’époque
romaine), dépeint un Philip K. Dick caméléon :
« À seulement quelques heures d’écart, j’ai découvert un Dick marxiste bon teint, un autre qui ne jurait que par la psychanalyse, un
troisième qui cherchait à atteindre la vérité par le zen. Et le plus étonnant est qu’à chaque fois cet autoportrait spontané correspondait très exactement aux attentes secrètes de ses
interlocuteurs. » Mais il ne s’agit pas pour autant de déclarations démagogiques :
« À chaque fois il m’a paru totalement sincère, confirme Patrice Duvic,
et somme
toute rien n'était vraiment contradictoire dans ses déclarations, mais quand même. Je ne sais pas si le plus frappant était cette incroyable faculté de mimétisme ou ce sens quasi télépathique qui
lui permettait si bien de deviner ses interlocuteurs. » Il nous semble que Dick était certes avide de reconnaissance, comme tout écrivain œuvrant dans un genre considéré comme mineur (voire,
pour certains, méprisable), c’est pourquoi il cherchait à accréditer telle ou telle interprétation de son œuvre, mais il était aussi quelqu’un à l’esprit ouvert aux multiples conceptions du monde,
puisant et rejetant en chacune.
Devons-nous dès lors rejeter tout en bloc, ou au contraire puiser ce qui correspond à notre point de vue ? Aucune de ces deux solutions n’est pertinente, et encore moins légitime. Il nous
semble que nous pouvons retrouver chez Dick ce qui a été si reproché par les tenants du classicisme au baroque : son ouverture sans limites, sa soif de connaissance et de découvertes, sa
liaison d’éléments hétérogènes puisés ici et là chez les Anciens comme chez les Modernes, dans la nature, la science, la littérature, le théâtre, tout comme dans l’architecture, la peinture et la
sculpture. Comme l’écrit Eugenio d’Ors,
« L’esprit baroque, - pour nous exprimer à la façon du vulgaire, - ne sait pas ce qu’il veut. Il veut, en même temps, le pour et le contre. »
Il nous faut faire un choix parmi les discours et les œuvres de Philip K. Dick. Trouver le fil, même ténu, qui relie ses pensées alternatives en une seule et unique. C'est ce que je tente de faire
dans mon mémoire, j'espère y parvenir, un jour...
Ci-dessous, Ridley Scott et Philip K. Dick lors de la préparation de
Blade Runner en 1981. L'écrivain mourut quelques mois avant la sortie du film, après avoir vu un montage de quelques
scènes, qui l'avait beaucoup impressionné. Il a eu au moins la chance de ne pas voir le film mutilé par l'ajout de sa voix off et son happy end complètement anti-dickien...
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